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"La Géographie n'est autre chose que l'Histoire dans l'espace, de même que l'Histoire est la Géographie dans le temps." Elisée Reclus, L'Homme et la Terre, 1905.

L'objectif de ce site est de faire connaître l'épistémologie et les didactiques de la Géohistoire. Il veut être un lieu centralisant les différentes actualités géohistoriques aussi bien dans l'Enseignement que dans la Recherche.
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lundi 19 février 2024

[CR de lecture] CAPDEPUY Vincent, Le Monde ou rien. Histoire d’un concept géographique, Presses Universitaires de Lyon, 2023.

COMPTE-RENDU DE LECTURE

Le Monde ou Rien

CAPDEPUY Vincent, Le Monde ou rien. Histoire d’un concept géographique, Presses Universitaires de Lyon, collection Espaces critiques, 2023, 169 pages.


 

50 histoires de mondialisation[1] et Chroniques du bord du monde[2] sont les deux premiers livres écrits par le géohistorien Vincent Capdepuy. Vient de paraître son troisième ouvrage Le Monde ou rien. Histoire d’un concept géographique[3] dans la collection Espaces critiques aux Presses Universitaires de Lyon. Cette collection, dirigée par le géographe Philippe Pelletier, publie des travaux portant sur « [des] problématiques spatiales, territoriales et environnementales » situés entre deux logiques, celles historique et géographique[4].

Dès l’introduction, Vincent Capdepuy rappelle le parcours qui l’a mené de ses années estudiantines jusqu’à l’écriture de cet ouvrage, en passant par sa thèse[5] sous la direction de Christian Grataloup.

Comment penser le Monde ? Voilà la question que se pose l’auteur : Pour appuyer son archéologie lexicale, il insère des citations plus ou moins longues au sein de son texte construit grâce à une abondante bibliographie accumulée aux fils des ans et de ses recherches. Quels sont les principaux axes à retenir de cette publication ?

*   *   *

1-Le Monde, un singulier pluriel.

Du géographe-historien Ptolémée (IIe siècle avJC) au géohistorien Fernand Braudel (XXe siècle), l’auteur étudie les différents mots servant à désigner « le Monde ». Il analyse les équivalences, la synonymie ou non entre des termes comme Terrae, Kosmos, Oikoumene, Orbis, Universus ou Mundus. Ainsi, dans une visionromanocentrée, le monde romain équivaut au Monde (connu). Puis au fil des siècles, avec la « découverte » des autres mondes (chinois, arabe, asiatique, voire méditerranéen chez Braudel[6]…), « mondes » en vient à désigner des parties d’un tout, le Monde. Ce n’est que progressivement que les particularités des mondes définissent une singularité, le Monde avec une majuscule.

 

2-L’émergence du Monde.

Bien que « mondialisation » ne rentre dans les dictionnaires que dans les années 1980, ce terme et surtout son usage sont bien plus ancien que ce que nous pouvions imaginer. Il apparaît dès la fin du XIXe siècle-début XXe siècle. Cependant, il est exact qu’à la fin du XXe siècle, « mondialisation » prend un sens péjoratif notamment dans un contexte de chômage et de crise économique. Il se charge d’un sens plus économique, définissant essentiellement les échanges entre des espaces spécialisés, notamment les villes mondiales.

Il y a une compétition lexicale pour définir ce processus d’émergence : mondialisation, internationalisation, universalisation, globalisation, voire planétarisation s’échangent, se complètent voire s’opposent. Il existe une pléthore de mots pour dire et surtout penser le Monde. Mais tous ne sont pas équivalents, interchangeables, synonymes. Ainsi la globalisation n’est pas stricto sensu la mondialisation ; la mondialisation n’est pas la planétarisation.

 

3- Dire le Monde autrement.

D’autres mots dits « alternatifs » par Vincent Capdepuy ont été utilisés par des auteurs pour dire le Monde sans que ceux-ci soient totalement et parfaitement synonymes. De son côté, l’auteur différencie les trois termes suivants :

  •     La globalisation serait réservée à « un espace unique du globe terrestre par une interconnexion accrue [des humains] »[7],
  •        La planétarisation concerne « la prise de conscience environnementaliste subséquente à l’exploitation du milieu fini dans lequel les êtres humains et tous les autres êtres vivants peuvent subsister »[8],
  •      La mondialisation est « l’apparition d’un territoire commun par des êtres humains intégrés à une même société »[9].

On retrouve ici les trois concepts étudiés par la géographie : espace, milieu et territoire.


4-Défaire le Monde 

Le terme controversé de « démondialisation » est aujourd’hui utilisé aussi bien par les altermondialistes que par les souverainistes. Pour certains, la démondialisation se comprend dans le sens d’une souveraineté retrouvée, avec comme danger un retour du nationalisme et de la xénophobie. Comme le dit Vincent Capdepuy, « assumer de défaire le Monde est une défaite de la pensée »[10]. Il est de plus en plus difficile de faire Monde avec tout le monde, avec tous les mondes. La diversité (ethnique, religieuse, culturelle…) des mondes est une revanche sur la construction progressive du Monde.

*   *   *

    En conclusion, le concept de Monde est donc tout autant un objet géographique qu’un objet philosophique. Entre [l]e Monde ou rien, il existe tout un panel d’échelles géographiques et de réflexions philosophiques que nous décrit avec une langue précise et savante Vincent Capdepuy. On prend conscience, si ce n’était déjà pas le cas, que les mots usités par les différents auteurs ont une importance pour penser et caractériser le Monde. Ces mots traduisent une pensée voire une idéologie sous-jacente : Pourquoi ce terme plutôt qu’un autre, quelle(s) vision(s) du Monde ces mots trahissent ils ?


Compte-rendu ajouté à la page dédiée à Vincent Capdepuy. 


 

 



[1] CAPDEPUY Vincent, 50 histoires de mondialisations. De Néandertal à Wikipedia, Alma Editeur, 2018, 466 pages. Voir le compte-rendu de lecture sur notre site :

[2] CAPDEPUY Vincent, Chroniques du bord du monde. Histoire d’un désert entre Syrie, Irak et Arabie, Editions Payot et Rivages, 2021, 480 pages. Voir le compte-rendu de lecture sur notre site : https://gaiaclioalecole.blogspot.com/2021/10/cr-de-lecture-vincent-capdepuy.html

[3] CAPDEPUY Vincent, Le Monde ou rien. Histoire d’un concept géographique, Presses Universitaires de Lyon, collection Espaces critiques, 2023, 169 pages.

[5] CAPDEPUY Vincent, Entre Méditerranée et Mésopotamie : étude géohistorique d'un entre-deux plurimillénaire, soutenue en 2010 sous la direction de Christian Grataloup.

[6] BRAUDEL Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, première édition 1949.

[7] CAPDEPUY Vincent, Le Monde ou rien. Histoire d’un concept géographique, p.111.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Idem, page. 117.

lundi 4 octobre 2021

[CR de lecture] Vincent Capdepuy, Chroniques du bord du monde, 2021.

La Marge au Centre 

Compte-rendu de lecture de Chroniques du bord du monde. Histoire d'un désert entre Syrie, Irak et Arabie, Editions Payot et Rivages, 480 pages, 2021.



Présentation.

Vincent Capdepuy est géohistorien et enseignant dans l’académie de la Réunion. L’ouvrage publié en 2021 est l’héritier d’un doctorat soutenu en 2010 sous la direction de Christian Grataloup, intitulé Entre Méditerranée et Mésopotamie : étude géohistorique d’un entre-deux plurimillénaire[1].


L’originalité du livre tient à sa construction : le récit est en effet écrit à rebours, de l’époque contemporaine au passé le plus lointain. L’auteur s’en explique : « C’est une invitation à se retirer au désert, dans l’espace et dans le temps, en se défaisant progressivement des voiles de la connaissance postérieure pour s’enfoncer dans un passé de plus en plus insaisissable […] » (p.21). Dans cet ouvrage, l’auteur a comme objectif de raconter « [l]e blanc des atlas historiques » (p.13). Ainsi, ce texte accompagné de cartes et de photos de Vincent Capdepuy est autant un récit de voyage qu’un récit géohistorique.


Cet ouvrage riche de connaissances n’est pas facile à résumer. C’est pourquoi nous insisterons sur certains points. Le lecteur se reportera aux autres comptes rendus de lecture disponibles sur la toile[2].


1-Ce que l’automobile fait au désert.

« Des progrès décisifs dans les techniques de transport ou de communication représentent toujours une mutation géographique essentielle. »[3]. Cette affirmation de Christian Grataloup illustre de façon tout à fait pertinente les lignes suivantes.

Dès le début du XXe siècle, « [l]a steppe était entrée dans la civilisation de l’automobile » (p.38). Cette introduction a pour conséquence un rétrécissement des distance-temps dans le désert. Rapidement se pose la question de l’utilité et de la rapidité du camélidé. Une concurrence se fait jour entre l’ancien moyen de déplacement (le chameau) et le nouveau (l’automobile). Dans l’ouvrage de Roland Dorgelès, La Caravane sans chameaux[4], le chef de la tribu des Sba’a reconnaît d’ailleurs la suprématie du dernier sur le premier : alors que pour un trajet donné, le chameau met quatre jours à parcourir la distance, l’automobile fait ce même trajet en une journée. Ce chef conclut ainsi : « Je te le dis : nos chameaux ne vont plus assez vite… ». « Le développement de l’automobile avait totalement chamboulé l’espace de la steppe en réduisant la distance à une question d’heures.» (p.44).

L’irruption de l’automobile au sein du désert se marque aussi dans le paysage par les traces laissées sur les bas-côtés des routes : les carcasses d’animaux cohabitent désormais avec des bidons d’essence, des pneus usagés, parfois le cadavre d’une automobile entièrement calcinée.

Les Bédouins ont intégré très vite ce nouveau mode de transport notamment dans leurs attaques surprises ou la chasse. Dans les récits de batailles, se mêlent désormais voitures, chevaux et chameaux. Au sein de ces sociétés nomades, la possession d’une automobile renforce les inégalités sociales : les cheiks s’en dotent les premiers comme objet de prestige.


2-Le désert : du réseau à la surface.

Depuis longtemps, le désert est un espace privilégié pour borner des territoires. Que ce soit le mur de Chapour édifié par l’empereur sassanide Chapour II (309-379) pour contenir les incursions des tribus arabes (chapitre 38), ou le limes romain renforcé par l’empereur byzantin Justinien (482-565) (p.329) contre les incursions saracènes, le désert est un espace flou idéal pour fixer des limites.

Ainsi, au sein des Etats-Nations issus du partage du Moyen-Orient (accord Sykes-Picot de 1916, puis traité de Sèvres de 1920), le nomadisme du Bédouin « constitue un anachronisme qui ne pourra faire que s’accentuer à mesure que les Etats du mandat français ou européens se développeront et rentreront dans le cadre de la vie sociale des Etats occidentaux » (p.51). Selon une vision évolutionniste, allant du nomadisme ancien à la sédentarité contemporaine, l’objectif des puissances européennes (France et Royaume-Uni) est de pousser les Bédouins à la sédentarisation au sein des nouvelles bornes étatiques. « Il n’y avait plus de place pour les marges. » (p.72). Ces dernières et leurs habitants devaient être intégrés à l’intérieur du puzzle international mis en place après la guerre de 1914.

3-Qui habitent le désert ? Sarrasins, Arabes, Bédouins.

Plusieurs ethnonymes qualifient les populations du désert : Sarrasins, Arabes, Bédouins. Parfois ces mots se recoupent, parfois ils s’excluent. Ces noms proviennent tous d’une vision extérieure au désert. Les frontières sémantiques entre les ethnonymes sont parfois floues, les termes se recoupant parfois les uns les autres.

Le mot « Sarrasin » apparaît pour la première fois dans la Géographie de Ptolémée au 2e siècle. Ce terme désigne les habitants au sud des montagnes de l’« Arabie heureuse » (p.324). Au 4e siècle, Ammien Marcellin étend le terme « Sarrasins » aux peuples qui résident de l’Assyrie jusqu’au Nil et en Nubie. Pour les Chrétiens du 7e siècle, le terme « Sarrasins » est synonyme de musulmans.

Quant au mot « Arabe », il émerge pour la première fois chez Hérodote (5e siècle avant notre ère) dans son Enquête. Il n’y a cependant pas une corrélation complète entre Arabe et Arabie (p.355). Pour Hérodote, l’Arabie est un espace qui s’étire de l’Egypte au Yémen en passant par la Syrie. Pour ce père de la géographie et de l’histoire, l’Arabie « forme l’ensemble du bassin de la mer Rouge » (p.359). Mais, il ne dit pas qui sont les Arabes. Eratosthène (3ème siècle avant notre ère) mentionne des Arabes nomades (ceux des « tentes ») et tout une série de peuples aujourd’hui non identifiables mais qualifiés d’Arabes (p.364). Selon la lecture qu’on en fait, le mot « Arabe » devient un terme générique pour qualifier tous les habitants de l’Arabie, qu’ils soient indépendants ou nomades : au 12e siècle, l’archevêque de Tyr Guillaume confond dans une même identité Arabes et Bédouins.

Enfin, « Bédouin » naît au 13e siècle. Dans sa Vie de saint Louis (début du 14e siècle), Jean de Joinville décrit ces femmes et ces hommes dont le mode de vie nomade a de quoi surprendre les voyageurs européens.

4-Le Bédouin : une figure dans le désert.

Ibn Khaldun (14e siècle) oppose dans son Livre des exemples la vie nomade des Bédouins à celle sédentaire des Citadins (p.229). Il fait ainsi du Bédouin l'archétype de l’homme du désert. En tant que Cairote, Ibn Khaldun nourrit à l’égard de ces femmes et de ces hommes une forme d’admiration. Pour celui-ci, ce qui unit les Bédouins entre eux, c’est l’asabiya, concept central qu’on pourrait plus ou moins traduire par « clanisme » ou « tribalisme » (p.234).

Dans le désert, la figure du Bédouin se reconnaît par le port de vêtements spécifiques, notamment le keffieh[5] (p.285). Il faut attendre le 19e siècle pour que les colonisateurs européens, sûrs de leur supériorité, s’affranchissent du port de ce « costume arabe » au profit du casque colonial (p.284),.


Bilan : « La géographie est histoire. » (p.365). 

A la fin de la lecture, nous nous apercevons que ce désert dit « de Syrie » n’est pas aussi « désertique » qu’on pourrait le croire de prime abord. C’est un espace habité, traversé, vécu, imaginé. La marginalité géographique de ce désert  est au centre de nombreuses histoires régionales, voire mondiale.


[3] Grataloup Christian (2011), Faut-il penser autrement l’histoire du monde, Armand Colin, 213 pages, p.49.

[4] Dorgelès Roland (1928), La Caravane sans chameaux, Paris, Albin Michel.


samedi 3 novembre 2018

V. Capdepuy sur Radio Notre Dame

Pour parler de son dernier livre 50 histoires de mondialisations (Alma Editeur), Vincent Capdepuy est l'invité aujourd'hui d'Hugo Billard dans son émission "Planisphère" sur Radio Notre Dame.


Retrouvez le podcast de l'émission en cliquant sur le lien ci-dessous. 

mercredi 24 octobre 2018

Vincent Capdepuy sur TV5 Monde

Retrouvez l’interview de Vincent Capdepuy à propos de son dernier livre «50 histoires de mondialisations» (Alma Éditeur) sur TV5 Monde en cliquant sur le lien ci-dessous.



vendredi 19 octobre 2018

Du local au mondial : V. Capdepuy dans la Fabrique de l'Histoire

Pour la sortie de son dernier livre, le géohistorien et enseignant Vincent Capdepuy a été invité par Emmanuel Laurentin dans son émission La Fabrique de l'Histoire (France Culture) pour évoquer la mondialisation en 50 histoires.


Retrouvez le podcast de l'émission en cliquant sur l'incrustation ci-dessous (de 16'27 à 35'55) :



mardi 2 octobre 2018

A paraître le 18 octobre : V. CAPDEPUY, 50 histoires de mondialisations

L'éditeur Alma fera paraître le 18 octobre prochain l'ouvrage de Vincent Capdepuy, 50 histoires de mondialisations. En attendant sa sortie, vous pouvez dès maintenant lire l'introduction que l'auteur a posté sur le blog Histoire globale en cliquant ici.


Résumé :
Des premiers contacts entre l’homme de Neandertal et Homo sapiens jusqu’à la mise en réseau de l’espace-temps par Wikipédia, voici une histoire ludique. On y découvrira comment notre orange bleue est sillonnée depuis les origines. En 50 histoires de mondialisations. Et 50 cartes.

« Imaginez un damier de cinquante cases. Chaque case est une fenêtre sur le labyrinthe de la mise en Monde de l’humanité. Chaque case est une histoire à la croisée d’autres histoires. » Ainsi Vincent Capdepuy présente-t-il ce travail de géohistoire inspiré par Italo Calvino et Antonio Tabucchi.

Voici, parmi d’autres surprises, une carte mésopotamienne du VIe siècle avant notre ère. Ou bien le récit des pérégrinations de l’ambassadeur Zhang Qian envoyé dans « les territoires de l’ouest » il y a plus de 2 150 ans. Mais également l’expédition mystérieuse des frères Vivaldi partis de Gênes avec deux galères pour trouver une autre route des Indes. Ou encore les amours de Pocahontas et de John Smith au début du XVIIe siècle. Mais aussi la prophétie de Vaita, le Polynésien, dans les années 1760, avant l’arrivée des « pirogues sans balancier ». Et presque pour conclure la carte du monde selon Wikipédia...

À la fin de ces 50 histoires, le lecteur peut choisir le chapitre suivant – à partir des propositions faites par l’auteur. Au gré de sa lecture, de sa réflexion et de ses envies.
Bienvenue dans l’archipel planétaire.