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"La Géographie n'est autre chose que l'Histoire dans l'espace, de même que l'Histoire est la Géographie dans le temps." Elisée Reclus, L'Homme et la Terre, 1905.

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lundi 27 mai 2024

[Biographie] Christian Grataloup, un géohistorien en liberté : #4 Le temps du basculement (les années 1990)

 BIOGRAPHIE


Christian Grataloup, un géohistorien en liberté

 #4 Le temps du basculement (les années 1990)


Christian Grataloup
(Source photo : cliché personnel de C. Grataloup)


1-François Durand-Dastès, son maître à penser.


            François Durand-Dastès[1] a écrit peu de livres. Néanmoins, il en a rédigé suite à des commandes. Dans les années 1960, Pierre Georges lui demande de publier une Géographie des airs[2]. Spécialiste de l’Inde, Durand-Dastès en écrit une géographie[3]. Au milieu des années 1990, Brunet lui propose d’être responsable d’un des volumes de la Géographie Universelle[4].  Opposé au système de la thèse d’État telle qu’elle était pratiquée dans la géographie très traditionnaliste des années 1960-70, il abandonne celle commencée sur le climat indien. Il aurait donc fini sa carrière comme maître de conférences si Olivier Dollfus ne l’avait pas fortement incité à rédiger une Habilitation à Diriger des Recherches (HDR). Grâce à celle-ci, Durant-Dastès termine sa carrière universitaire à Paris 7. Ainsi, étant encore maître de conférences dans les années 1990, Grataloup ne put donc rédiger de thèse sous sa direction. Avec son accord, il se tourne alors vers un autre géographe, Roger Brunet.

 


2- Les années de doctorat avec Roger Brunet (1990-1994)


            Brunet était à ce moment-là directeur de la Maison de géographie à Montpellier[5] et directeur de recherche au CNRS. Il partageait donc son temps entre Montpellier et la capitale où il était habilité à diriger des thèses à Paris 1. N’ayant que peu de temps à consacrer à d’autres activités, il n’est pas étonnant qu’il ne prît que très peu de doctorants. Ce fut donc une chance pour Christian d’avoir été retenu. Brunet fut un relecteur extrêmement attentif et exigeant, sans être le moins du monde directif au sens le plus contraignant du terme.
            La thèse[6] fut soutenue en 1994. Le jury était composé à parts égales de trois femmes et de trois hommes :  Marie‑Claire Robic (directrice du laboratoire EHGO[7] dont Christian était membre), Denise Pumain (professeur à Paris 1), Maryvonne Le Berre (professeur à l’université de Besançon, représentant le groupe DUPONT), François Durant‑Dastès, l’historien Bernard Lepetit (secrétaire générale des Annales) et bien évidemment Roger Brunet.



3- Lieux d’histoire, de la didactique à la géohistoire.


            Au début des années 1990, la plupart des articles de Christian, enseignant du secondaire, puis de prépa jusqu’en 1994, relevait de la didactique. Cependant, sa thèse, même si elle contenait une part de didactique[8], fut essentiellement géohistorique. Ainsi, le début des années 1990 fut une période de basculement entre la didactique et la géohistoire. Progressivement, Grataloup apparaît davantage comme un géohistorien plus qu’un didacticien. Si dans les années 1980, la géohistoire avait une place mineure dans ses travaux, elle prend désormais toute sa place sans toutefois que la didactique soit abandonnée[9]. 
            Il propose à la Maison de la géographie de publier la partie centrale de son doctorat intitulé « [l’]espace, personnage historique » sous le titre Lieux d’histoire, essai de géohistoire systématique[10]. Sa particularité est d’être écrit à la fois sous forme de texte et en modèles graphiques à la façon de chorèmes. Ces derniers intégrés dans l’enseignement du primaire et du secondaire ont suscité des réactions virulentes de géographes conservateurs (Jean-Robert Pitte[11]), voire de géographes plus novateurs (Yves Lacoste[12]). Lieux d’histoire fut donc édité dans un contexte polémique, le clivage entre géographes étant très vif. Grataloup était vu comme un adversaire par les anti‑modélisateurs comme Lacoste. Brunet ne voulant pas s’opposer à ce dernier lors d’un débat, ce furent les élèves de chacun d’entre eux qui le firent. Béatrice Giblin[13] a ainsi beaucoup débattu avec Christian. Ces querelles entre géographes ont conforté Grataloup dans sa vision didactique de la pensée modélisatrice, les didacticiens étant d’ailleurs les principaux utilisateurs de la chorématique.
            En 1995, suite à l’élection de Jacques Chirac en tant que président de la République et le retour de la Droite au pouvoir, les géographes les plus réactionnaires en ont profité pour faire disparaître la Maison de la géographie. Les collections de livres de cette dernière ont donc disparu ou ont été reprises par d’autres maisons d’édition (notamment Belin). Les ouvrages plus pratiques ont été intégrés dans la Documentation française. Quant à elle, sans repreneur, la collection RECLUS a disparu. Lieux d’histoire, publié en 1996 au moment où cette collection disparaissait, a donc été très peu diffusé. De plus, la mort de l’historien Bernard Lepetit[14], à qui Lieux d’histoire était dédicacé, n’a pas permis de faire le lien avec la communauté historienne.
 


4-Maître de conférences à Reims.


            Le doctorat en poche, Grataloup devient maître de conférences à l’université de Reims[15]. Il y retrouve Alain Reynaud[16] au sein d’une petite équipe enseignante d’une douzaine de géographes. Habitant en Seine-Saint-Denis, les allers-retours entre Reims et Paris ne permettaient pas à Christian d’avoir une présence continue dans cette université pour s’occuper de manière optimale des étudiants.
            Pendant quatre ans (1994-1998), Christian fut en charge de quatre principaux enseignements. Le cours d’introduction à la géographie était destiné aux premières années. Les troisièmes années suivaient un cours de cartographie[17]. Reynaud avait placé pour eux un cours de géographie historique qui n’avait jamais existé jusque-là, assuré par Grataloup. Ce cours s’adressait aux géographes volontaires mais aussi aux historiens. Enfin, la préparation au CAPES d’Histoire‑Géographie était le quatrième et dernier enseignement. Il accepta aussi de diriger des mémoires de maîtrise[18].
            En 1996, Christian rédige son Habilitation à Diriger des Recherches[19] (HDR) à Paris 7, le rapporteur interne étant François Durant-Dastès. Devenu professeur, Grataloup quitte Reims pour  cette université.


Source :

Christian avant Grataloup, A la rencontre d'un géohistorien, entretien réalisé par Redwan EL ANBRI (octobre 2022). cliquez ici.

Entretien avec Christian Grataloup réalisé le 23 mai 2024 par Redwan EL ANBRI.


Article ajouté à la page consacrée à la biographie de Christian Grataloup.


[1] François Durand-Dastès (1931-2021) est un géographe français, spécialiste de l’Inde.
[2] DURAND-DASTES François, Géographie des Airs, Collection Magellan, Paris, 1969, 275 pages.
[3] DURAND-DASTES François, Géographie de l’Inde, Presses Universitaires de France, Collection « Que sais-je ? », 1965, 126 pages.
[4]DURAND-DASTES François, MUTIN Georges, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Monde indien, volume n°8 de la Géographie Universelle sous la direction de Roger Brunet, Belin-RECLUS,1995, 480 pages.

[5] Brunet en fut son créateur en 1984.
[6] GRATALOUP Christian, L’espace de la transition : essai de géohistoire chorématique, thèse de doctorat en géographie, sous la direction de Roger Brunet, 1994, Paris 1.
[7] Épistémologie et Histoire de la Géographie.
[8] Notamment le livre 3 « le laboratoire des jeux ».
[9] Christian Grataloup a dirigé un DEA puis un Master de didactique à Paris 7 entre 1998 et 2014.
[10] GRATALOUP Christian, Lieux d’histoire, essai de géohistoire systématique, GIP RECLUS, Collection Espaces mode d’emploi, Montpellier, 1996, 200 pages.
[11] Géographe spécialisé dans l’étude du paysage et de la gastronomie.
[12] A la fin des années 1970, il réintroduit l’étude de la géopolitique en France en la débarrassant de son image de « science nazie ».
[13] Béatrice Giblin (née en 1947) est une géographe et géopolitologue française. Yves Lacoste fut son directeur de thèse.
[14] Bernard Lepetit (1948-1996) est mort trois mois avant la publication de Lieux d’histoire.
[15] Brunet y avait créé le département de géographie dans les années 1960.
[16] Ainsi que son ami le géographe Jacques Lévy.
[17] C’est d’ailleurs là qu’il a inventé des jeux géographiques à destination des futurs enseignants d’Histoire‑Géographie, comme le jeu des localisations urbaines ou le jeu des quartiers urbains.
[18] Equivalent à la première année de Master actuellement.
[19] GRATALOUP Christian, Exposé synthétique des recherches en vue de l’obtention du diplôme d’habilitation à diriger des recherches, exposé réalisé sous la direction du Professeur François Durand-Dastès à l’Université de Paris 7, 236 pages.


jeudi 14 mars 2024

[Biographie] Christian Grataloup, un géohistorien en liberté : #3 Le doctorant (les années 1990)

  BIOGRAPHIE


Christian Grataloup, un géohistorien en liberté

 #3 Le doctorant (les années 1990)


Christian Grataloup
(Source photo : cliché personnel de C. Grataloup)

1-La nécessité d’une thèse.

Jusqu’au milieu des années 1980, le recrutement universitaire ne nécessitait pas d’avoir une thèse. Le remplacement du corps des maîtres assistants par celui de maîtres de conférences (1984) rendait obligatoire l’obtention d’une thèse pour intégrer administrativement le milieu universitaire. Christian Grataloup était déjà connu de ce dernier grâce à la revue EspacesTemps. Il rencontra des géographes modalisateurs lors de réunions. On l’associe donc rapidement à ce type de géographie. Dans le contexte de la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1981, de nombreuses associations ont vu le jour : l’ancienne Association des assistants et des maîtres-assistants de géographie se fond dans la nouvelle Association Française de Développement de la Géographie (AFDG) créée en septembre 1981 aux Etats généraux de la géographie à Lyon. Cette dernière s’ouvre notamment aux enseignants du secondaire. Très vite, il intègre l’équipe animatrice de colloques comme Géoforum ou des Universités d’été. Fort de cette situation, à 40 ans, il décide d’officialiser son statut universitaire par la rédaction d’une thèse. Ancien géomorphologue, l’anthropologie le tente dans un premier temps, pour finalement choisir la géographie.

 

2-Brunet et le choc de la chorématique.

Christian était régulièrement présent à la Maison de la Géographie fondée par Roger Brunet à Montpellier en 1982. Sans être officiellement universitaire, ses différents articles publiés dans des revues comme l’Espace géographique ou l’Information géographique lui donne une certaine visibilité. Le premier choc fut la rencontre avec les chorèmes, mot inventé par Roger Brunet dans un article de 1980 dans l’Espace géographique[1]. Ces « structures élémentaires » ébauchent une grammaire de « [l’] organisation de l’espace ». Ce structuralisme spatial donnait un sens à des travaux de Christian. Ce dernier a donc eu l’idée d’utiliser la chorématique dans le domaine historique et plus précisément dans la géographie historique. L’objectif était d’analyser la présence de récurrences ou de transformations de structures historiques, d’étudier comment les permanences et les changements peuvent s’expliquer grâce à des structures géographiques. Grataloup envisage donc la création de structures chrono‑chorématiques[2]. Toutes ses réflexions ont vu d’abord le jour dans un contexte pédagogique, Christian considérant qu’elles étaient un moyen simple d’initier les élèves à la géographie modélisatrice. C’était aussi un moyen heuristique pour articuler cartes et récits. La thèse allait donc de soi pour formaliser ces travaux. En 1987, il se tourne donc naturellement vers Roger Brunet pour diriger sa thèse. Le maître de Christian Grataloup avec qui il était très lié, François Durand-Dastès, aurait pu être son directeur mais celui-ci n’a été professeur d’université que tardivement, et n’a d’ailleurs jamais fait de thèse lui‑même. À partir de 1984 et la création du corps des maîtres de conférences, l’inscription en doctorat nécessitait l’obtention d’un DEA[3]. Philippe Pinchemel, Marie-Claire Robic et Denise Pumain[4] lui ont donc dit de patienter un an avant de s’inscrire en thèse afin qu’ils le lui remettent. Ainsi comme pour le baccalauréat, Christian Grataloup a eu obtenue ce diplôme sans l’avoir passé officiellement. Cependant, Grataloup a quand même tenu à faire un petit projet d’écriture sur la modélisation géographique. Le DEA enfin en poche, Christian put s’inscrire en doctorat en 1990.

Roger Brunet fut un directeur de thèse exigeant, rappelant à l’ordre Christian quand celui-ci était en retard dans le rendu de ses travaux. Christian réutilise un certain nombre de ses anciens écrits. La problématique principale de la thèse, soutenue en janvier 1994, était l’application de la chorématique dans la géographie historique. Deux ans après, le corps principal a donné naissance à Lieux d’histoire[5].

 

3-La géohistoire d’Alain Reynaud.

Grataloup découvre la géohistoire grâce à Alain Reynaud. En 1972, ce dernier publie Epistémologie de la géomorphologie[6].  Bien que n’étant pas lui-même géomorphologue, ce qui lui a valu les foudres de cette corporation, cet ouvrage croise géomorphologie et philosophie. Pour Christian, ce livre fut une véritable révélation. L’un des principaux fils conducteurs est la dimension temporelle, comment expliquer un paysage géographique en en faisant un récit historique. Si on cherche un ancêtre aux chorèmes, il se trouve dans les manuels de géomorphologie, la cuesta[7] en étant un bon exemple. Cet ouvrage a tellement marqué Christian qu’il voulut lire d’autres ouvrages ou articles de Reynaud notamment par l’intermédiaire de la revue du TIGR (Travaux de l’Institut de Géographie de Reims). Le premier numéro d’EspacesTemps (1975) fût d’ailleurs envoyé à Reynaud. Ce dernier proposa à Jacques Lévy et à Christian de venir le présenter à ses étudiants. C’est donc à cette occasion que Christian rencontra Alain Reynaud en personne en 1976. Cette rencontre fut prolongée par des échanges épistolaires. Reynaud et Grataloup étaient tous deux des fidèles de Brunet, créateur du département de géographie de Reims et du TIGR[8]. En 1994, au moment où un poste était vacant à Reims, Alain Reynaud a donc évidemment poussé ses collègues à recruter Christian, quand ce dernier fut docteur et qualifié pour être maître de conférences. Ainsi pendant quatre ans, ce dernier enseigna dans un petit département de géographie composé seulement de dix enseignants. Cela l’a amené à travailler aussi bien avec des historiens qu’avec des étudiants de première année.  

Roger Brunet réussit à convaincre Alain Reynaud de publier ses travaux dans un livre intitulé Une géohistoire. La Chine des Printemps et des Automnes[9]. La chronique des Printemps et des Automnes raconte ce qui se passe année après année entre les différents royaumes chinois du Xe au Ve siècle avant notre ère. Reynaud en fit une étude géographique en s’intéressant aux mouvements migratoires, aux changements de poste des grands dignitaires, aux attaques et aux guerres entre royaumes, aux liens commerciaux avec les flux de caravanes… L’analyse de tous ces éléments relève des récurrences et des structures géographiques cartographiées dans son ouvrage. Cette recherche est placée sous l’égide du terme « géohistoire ». C’est sur ce point précis que Reynaud a fortement influencé Grataloup. Cependant, il n’a plus réutilisé ce terme pour aucun de ses autres travaux.

 

4- Bernard Lepetit, un historien géographe.

Christian découvre l’historien Bernard Lepetit grâce au groupe Dupont installé à Avignon[10]. Celui-ci se réunissait régulièrement lors de rencontres appelées Géopoint. Bernard Lepetit fut invité à l’une d’entre elles. Grataloup constate que cet historien utilise la géographie quantitative pour analyser l’organisation spatiale des réseaux urbains d’Ancien Régime et du XIXe siècle. Christian a d’ailleurs tenu à ce que Bernard Lepetit fasse partie de son jury de thèse[11]. Malheureusement, Lepetit mourut à l’âge de 47 ans le 31 mars 1996 d’un accident de voiture. Lieux d’histoire lui est d’ailleurs dédié.

 

 

5-Braudel, père de la géohistoire.

Le terme de « géohistoire » est utilisé pour la première fois par l’historien Fernand Braudel dans un article rédigé lors de sa captivité en Allemagne (entre 1940 et 1945) et intitulé « Géohistoire : la société, l’espace et le temps »[12]. Cependant, Braudel intéresse davantage Grataloup pour son récit factuel de la construction du niveau mondiale entre le XVe et le XVIIIe. Le principal héritage retenu par Christian de cet historien fut la réflexion en termes d’économie-monde et d’empire-monde. Au moment du colloque de Châteauvallon (octobre 1985) en l’honneur de Fernand Braudel, Christian Grataloup, alors en vacances au Mexique, ne put s’y rendre. Ce fut donc son ami Jean-Louis Margolin, présent à ce colloque, qui a proposé une interview à Braudel par la revue EspacesTemps. Ce dernier, décédant en novembre 1985, n’honora pas ce rendez-vous.


 Source :





[1] Roger Brunet, « La composition des modèles dans l’analyse spatiale », in L’Espace géographique, livraison numéro 4, 1980.

[2] Ces structures ou « principes » sont rassemblés sur notre site : https://gaiaclioalecole.blogspot.com/p/principe.html

[3] Le Diplôme d’Études Approfondies (DEA) fut créé en 1954. Il sanctionne la première année des études doctorales. Il est remplacé aujourd’hui par le master de recherche dans le cadre de la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) de 2002.

[4] Tous trois sont des géographes français.

[5] Grataloup Christian, Lieux d’histoire, Reclus, collection Espaces modes d’emploi, Montpellier, 1996, 200 pages.

[6] Reynaud Alain, Epistémologie de la Géomorphologie, Masson et Compagnie, Paris, 1971, 128 pages.

[7] En géomorphologie, la cuesta est une forme de relief dissymétrique superposant une couche résistante à une couche tendre, l'abrupt constituant le front de cuesta, la partie en pente douce le revers.

[8] Roger Brunet fonde la revue des Travaux de l’Institut de Géographie de Reims (TIGR) en 1969.

[9] Reynaud Alain, Une géohistoire. La Chine des Printemps et des Automnes, Reclus, collection Géographiques, Montpellier, 1992, 220 pages.

[10] Le groupe Dupont est une association formée au début des années 1970 de jeunes assistants en géographie isolés en province n’arrivant pas à se former à la géographie modélisatrice malgré leur connaissance des écrits de Brunet. Le nom du groupe Dupont fait évidemment référence au pont d’Avignon.

[11] Grataloup Christian, L’espace de la transition : essai de géohistoire chorématique, thèse de doctorat en géographie, sous la direction de Roger Brunet, soutenue à Paris 1 en 1994.

[12] Ribeiro Guilherme, « La genèse de la géohistoire chez Fernand Braudel : un chapitre de l'histoire de la pensée géographique », Annales de géographie, vol. 686, no. 4, 2012, pp. 329-346.


mardi 12 septembre 2023

[Biographie] Christian Grataloup, un géohistorien en liberté : #2 L’exploration des sciences sociales (années 1970-1990)

 BIOGRAPHIE


Christian Grataloup, un géohistorien en liberté

 #2 L’exploration des sciences sociales  (années 1970-1990)


Christian Grataloup
(Source photo : cliché personnel de C. Grataloup)

1- La (re)découverte de la géographie.

En parallèle de son inscription en hypokhâgne puis khâgne à Lyon, il s’inscrit en Licence d’histoire afin d’avoir une équivalence. En classe prépa, il prend goût grâce à la seconde femme de Michel Vovelle, la géographe Monique Rebotier, à la géographie et à l’ensemble des sciences sociales (sociologie notamment avec les écrits de Pierre Bourdieu…). Elle entraînait ses étudiants au commentaire de cartes.  L’objectif était de construire un récit géomorphologique à partir d’une carte, d’un espace. Cet exercice, très traditionnel inséré dans un bain de sciences sociales, a fait basculer Christian de l’histoire vers la géographie. L’assistant en géographie à l’ENSET, Albert Plet, lui conseille de s’inscrire à Paris‑7 Jussieu, université davantage scientifique en géomorphologie. L’UER de Paris 7 était une UER de géographie, histoire, sciences sociales.

En 1974, il obtient l’agrégation externe de géographie avec son ami Jacques Lévy. Ensemble, ils discutent de la refondation des sciences sociales, plus spécialement de la géographie. Ces discussions ont mené à la création d’une nouvelle revue EspaceTemps, dont il propose le nom. Son goût pour la géomorphologie se lit dans ses articles du numéro 1 de cette nouvelle revue[1] créée à l’Ecole Normale Supérieure de l’Enseignement Technique (ENSET) de Cachan[2].

 

2-Le bain des sciences sociales à Paris 7.

A Jussieu, il suit des enseignements en co-présence : des professeurs de différentes disciplines étaient présents au même moment, notamment lors d’un cours portant sur « Les Sud » (pays en voie de développement) : Olivier Dollfus pour l’Amérique latine, Henri Moniot pour l’Afrique Noire… L’objectif était de mélanger histoire et géographie sur une idée de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Ce dernier voulait supprimer les découpages historiques et géographiques pour gommer les différences entre médiévistes, contemporanéistes et la spécialisation en aires géographiques. Cette pratique transdisciplinaire a conforté Christian dans son choix de s’intéresser à l’ensemble des sciences sociales et pas seulement à la géographie, à la climatologie ou à la démographie… Pendant longtemps, il hésitera sur sa thématique pour un 3e cycle, ne sachant que choisir entre la géographie, la préhistoire ou l’anthropologie. L’agrégation en poche, Christian décide de s’inscrire en Licence d’ethnologie-anthropologie.

A la fin des années 1970, la géomorphologie classique se faisait en dehors de toute considération pour la présence des sociétés humaines. Très tôt, Christian lit les ouvrages de l’anthropologue Maurice Godelier et surtout de l’historien Fernand Braudel (La Méditerranée, Grammaire des Civilisations, Civilisation Matérielle[3]) : dans ces ouvrages, il retrouve les liens entre les fondements de la géographie physique, la démarche anthropologique, l’économie et la sociologie. Il décide de rompre avec la géomorphologie pour se consacrer entièrement à des questions historiques (comme l’histoire mongole par exemple) pour construire des modèles et ainsi se situer dans les courants de modélisation que cristallisait progressivement le géographe Roger Brunet. Le jeune Christian essaie ainsi de mélanger les approches de Braudel et de Brunet. L’étudiant Grataloup n’a jamais rencontré la géographie historique tout simplement parce qu’en France on n’enseignait pas cette discipline, contrairement à d’autres pays comme le Royaume-Uni. Le peu de géographie historique se faisait à Paris 4.  Même s’il connaissait le terme de géohistoire inventé par Fernand Braudel, il n’y a accordé de l’importance que grâce à l’ouvrage d’Alain Reynaud Une géohistoire. La Chine des Printemps et des Automnes[4]. Au début des années 1980, il fait sien ce terme.

Après 1972 et jusqu’aux milieu des années 1980, les postes universitaires se firent de plus en plus rares. C’est pourquoi, Christian fut professeur de collège durant 5 ans. Ce rétrécissement du nombre de postes universitaires lui a permis de ne pas se faire enfermer dans une case universitaire d’assistant en géomorphologie. L’enseignement dans le secondaire était dans la droite ligne de ce qu’il faisait à l’ENS où il avait fondé un séminaire réflexif sur l’enseignement. Les réunions bihebdomaires de l’équipe d’EspacesTemps (Christian Grataloup et Jacques Lévy pour la géographie, Jean-Louis Margolin, Patrick Garcia, François Dosse pour l’histoire) fut le lieu où Christian développa sa réflexion combinant histoire et géographie à grande échelle dans la continuité des travaux de Fernand Braudel.


Source :

 



[1] « Les contacts morphologiques », EspacesTemps, volume 1, 1975, pp.18-25.

« Le concept de forme de relief », EspacesTemps, volume 1, 1975, pp.23-32.

« La géographie aux champs », Espaces Temps, volume 1, 1975, pp.26-28.

« Le fond et la forme. De l'épistémologie de la géomorphologie à la subjectivité spatiale », EspacesTemps, volume 1, 1975, pp.66-72.

[2] « Manifeste », EspacesTemps, volume 4, 1976, p.3.

[3] Braudel Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 1949 (1ère édition, 1966 (2e édition). Grammaire des civilisations, 1963 (1ère édition). Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle, Armand Colin, réédition 1979, 3 volumes.

[4] Reynaud Alain, Une géohistoire. La Chine des Printemps et des Automnes, Montpellier, Reclus, 1992, 220 pages.